Les Pages Jèrriaises

Dialogue entre Me. Gros-Jean et son Recteur

Gros-Jean entrant dans la Cour du Presbytère avec un sac de pommes sur les épaules. - Comment se porte not' Recteur?

Le Recteur. - Ah! Ah! Gros-Jean, c'est toi! Quel miracle t'amène au Presbytère? Car il y a plusieurs années que je ne t'ai vu ici ni à l'église.

Gros-Jean. - Je m'en vais vous dire chouna tout d'un coup. Mais...

Le Recteur. - Entre dans le parloir, Gros-Jean. Tu te reposeras. Donne-moi ton sac; il doit être fatigant à porter.

Gros-Jean (entrant). - C'est ma dîme que j'vous apporte, que j'vous dait de l'année dernière, et que je n'vous aurais jamais payé, si vous n'maviez-donné, ces jours derniers, plus de satisfaction que j'n'en ai eu depuis quinze ans qu'ous êtes dans la Pâresse.

Le Recteur. - Tes pommes doivent être furieusement biacres. Au reste, je sais, Gros-Jean, que tu es un paroissien récalcitrant, difficile à contenter; mais je suis bien aise de voir qu'en m'apportant ma dîme, tu te ranges à ton devoir.

Gros-Jean le regardant de travers. - Mon devoir!.. Que chacun fasse trejous le sien, et le pasteur et le troupeau ne manqueront pas d'être d'accord; il n'y aura point d'procès pour les dîmes.

Le Recteur. - Laissons cela, et avale-moi ce coup de vin; tu me diras après en quoi ma conduite à eu l'avantage et le bonheur de te plaire plus que de coutume.

Gros-Jean après avoir bu. - Volontiers. Vous savez que je me passe d'une paire de gants d'soie pour dire ce que j'ai sû l'coeur. Je touche rudement quand i m'en prend envie.

Le Recteur. - Je sais que tu n'es pas bien délicat sur le choix de tes mots, et....

Gros-Jean. - Oui vraiment, notre Recteur. Que voulez-vous? Je n'aime pas la gêne, et si les Seigneurs du Consé-Privé de S.M. venaient à Jersey me d'mander m'nopinion, j'leu dirais, sans cérémonie, de ne pas se mêler de juger nos affaires, parcequ'i n'y entendent rein. C'est des farces qu'leus audiences et du gnolin qu'leus jugements. On dit qu'ils rient quéquefés d'nous, mais nous avons notre tour, car nous pouvons nos moquer d'leus décisions. Le mal qu'il y a, c'est qu'i faut les payer bien cher.

Le Recteur. - Entre nous, tu n'a peut-être pas toujours dit si vrai. Mais où veux-tu en venir?

Gros-Jean. - Je veins vous remercier d'avoir voté pour nos privilèges en votant pour la pétition... la Représentation, j'veux dire. A-t-on jamais vu rein d'pareil? C'est la guerre en pleine paix! Vouloir nous prendre not' argent, en forme d'amende, sans nous consulter. Nous donner des coups d'vergue comme à des enfants ou à d'mauvais soldats! Ah! c'est trop mâ.

Le Recteur. - Il est certain que l'Ordre du Conseil faisait une fameuse trouée à nos privilèges. Il faut espéré que les Seigneurs se raviseront.

Gros-Jean. - Ches vrai que ces MM. les Connétables, qui auraient pus se tenir bravement chez eux, ont eu tort de s'montrer dans les rues et dans le vier marchi, à l'heure de la Séance des Etats. Ches vrai qu'i zallaient trop loin et qu'i manquaient un peu trop d'respect au Conseil; mais nous priver d'nos droits et punir l'zinnocents pour le coupables, c'est aussi par trop injuste.

Le Recteur. - Oh! Quant aux Connétables, ils avaient tort, et, sans eux, nous n'aurions pas aujourd'hui à nous débattre devant le Conseil. Et puis, dans cette oppostion au changement du jour des Elections, il y a eu, au fond, plus de préjugés et d'entêtement que de raison. Si quelque chose l'a évidemment prouvé, ce sont les discussions de la Séance du 8 Juillet, où, sur ce point, nos adversaires se sont beaucoup échauffés pour ne dire que des niaiseries, et prétendre, par exemple, que les paysans viendraient aux Elections avec des pieux, des bêches, des faux, et tout l'attirail rustique. Il était aisé de voir que ces Messieurs déraisonnaient de gaîté de cśur. La question a été emportée de vive force, et l'on peut bien dire ici que la majorité n'a consisté que dans le nombre des voix, et nullement dans la valeur des suffrages. Au surplus, nous avons fait boule de neige avec les sectaires, et une très humble pétition a été envoyée au conseil pour le supplier de changer le jour des Elections.

Gros-Jean étonné. - De manière que, dans la séance des Etats, ous avez pétitionné pour la continuation de nos privilèges, et qu'en sortant de la Salle, ous avez signé une pétition contre eux. (il reprend son sac de pommes.) Allons, allons, ous n'aurez pas mes pommes: menez-moi à la Cour-Royale - j'm'en bats l'śil, et vous tous, Messieurs, j'vous ferai connaître au Public. N'avez-vous pas d'honte d'conspirer contre nous avec les Sectariens dont les sermons, comme les vôtres, n'vont jamais au bout.

Le Recteur. - Appaise ta bile, Gros-Jean. Nous n'avons fait qu'user d'un droit Constitutionnel....

Gros-Jean. - Le droit Constitutionnel permet-il de dire oui et non en même tems, et d'avoir une double face?

Le Recteur. - Allons, ne te fâche pas, et ne répète pas les mauvais propos de ceux qui attaque notre système de prédication; qui disent que nous ne débitons que des abstractions, que nous parlons toujours vaguement du péché, du ciel et de l'enfer, mais que nous ne prêchons jamais spécialement contre le mensonge et les menteurs, contre la médisance et les médisants, contre la calomnie et les calomniateurs, contre l'hypocrisie et les hypocrites, contre l'usure et les usuriers, contre l'intolérance et les intolérants, enfin que nous ne mettons jamais l'homme face-à-face avec lui-même, et qu'en parlant froidement à son esprit, nous ignorons l'art d'émouvoir son cśur...

Gros-Jean. - Vot' serviteur très humble; vous venez d'vous condamner vous même et je n'veux plus vous entendre. Vous n'aurez pas mes pommes, ou vous retirerez vot' pétition jésuitique. Adieu, not' Recteur.


Le Constitutionnel 1830

 

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